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Une expérience de coédition en Bourgogne, par Marie-Thérèse Mutin
Date : 2011-06-27 11:19:51
La coédition est le plus souvent l’association d’éditeurs pour un projet de livres illustrés, afin de partager les frais de création, de fabrication et de diffusion.

En Bourgogne, les éditions de l’Armançon et du Murmure se sont associées pour publier « un livre original et intelligent » (Jocelyne Rémy : Le Bien Public du 30/12/2007).

A priori, rien ne laissait prévoir une collaboration entre deux maisons aux politiques éditoriales si différentes : l’Armançon n’exclut aucun genre dès lors que la Bourgogne est présente dans les oeuvres publiées, Murmure privilégie l’ouverture à des cultures, des minorités ou des auteurs restés dans l’ombre, mais désire aussi promouvoir certains travaux universitaires.

Le travail universitaire d’Estelle Jeangrand, consacré au château de Dijon, a donc permis cette aventure éditoriale.

 
C’est en analysant cette expérience, grâce au concours précieux de Gérard Gautier, fondateur des éditions de l’Armançon, et de David Demartis des éditions du Murmure, que nous allons tenter de répertorier les avantages et les inconvénients de la coédition.

BCL : Est-ce la première fois que vous réalisez un livre en coédition ?

Gérard Gautier :
Oui, c’est la première fois que je fais de la coédition avec un éditeur de Bourgogne. Je l’ai déjà pratiquée avec des partenaires publics ou institutionnels. En revanche j’ai usé de la coédition lorsque j’étais chez Denoël.

David Demartis : C’est aussi ma première expérience. J’avais déjà eu l’occasion de travailler sur quelques coéditions : des actes de colloque lorsque j’étais en poste à l’université de Bourgogne, en centre de recherches de lettres modernes. Mais dans ce dernier cas, cela n’avait rien à voir puisque je n’étais qu’exécutant.
C’est justement parce que c’était la première fois que ce défi méritait d’être relevé, et au regard de la situation, tout nous poussait à nous associer.

BCL : David, vous êtes le détenteur des droits du livre Le château de Dijon. Pourquoi avez-vous proposé une coédition à l’Armançon ?

DD : Ce n’est pas exactement le cas. L’auteur, Estelle Jeangrand, avait fini par porter son choix sur deux éditeurs de la région : les éditions de l’Armançon et les éditions du Murmure. Comme j’avais déjà édité des universitaires, elle s’est finalement tournée vers moi.
Ensuite, nous avons réfléchi avec Gérard Gautier et avons conclu qu’une coédition serait intéressante à tout point de vue pour un tel ouvrage : l’Armançon pour sa capacité de diffusion et Murmure pour la caution auprès des universitaires. Nous doublions ainsi notre réseau sans aucune concurrence, sans parler de la complémentarité professionnelle. Les droits ont également été partagés, tout comme la charge de travail.
Et je tiens ici à souligner la grande qualité professionnelle qu’a su déployer Claire Mignard (Chargée de la fabrication aux éditions de l’Armançon.) dans la menée du projet ainsi que la cordialité qui a régné lors de nos séances, parfois exténuantes, de travail en commun.

GG : J’ai accepté la proposition des éditions du Murmure d’emblée car elles possédaient les réseaux auprès des universitaires et étaient en mesure de parler le même langage bien que cela n’ait pas été nécessaire. Mais deux précautions valent mieux qu’une.
Par ailleurs, David a fait des études similaires à celles de l’auteur, ce qui a permis de mieux diriger son travail sur le manuscrit.

DD : Oui, il a fallu demander à l’auteur un travail de réécriture : l’ouvrage de recherche d’Estelle nous avait été présenté avec 750 000 signes, et nous en demandions la moitié !
Nous voulions qu’un travail universitaire puisse être présenté au grand public – le thème était porteur – tout en conservant son approche scientifique. Mais ne nous leurrons pas : ce fut un pari même si l’ouvrage avait de fortes chances d’intéresser de nombreuses personnes et que nous étions appuyés pour la promotion de l’ouvrage par le Musée archéologique qui accueillait au même moment une exposition sur le château de Dijon.
 
BCL : Comment s’est effectué le partage des frais de création et de fabrication ?
 
GG : En ce qui concerne le partage des frais de création et de fabrication, ceux-ci sont régis par un contrat de coédition qui stipule le partage à parts égales entre les deux partenaires. L’un d’eux, en l’occurrence les éditions de l’Armançon, gère les comptes et le contrat d’auteur. Les recettes sont partagées à moitié, déduction faite des avances – s’il y en a eu – de celui qui gère et des droits d’auteur versés.
L’éditeur en charge de la comptabilité est remboursé de ses frais, impôts et taxes, par une rémunération forfaitaire de 10 à 15 % du montant total des sommes dépensées.
 
DD : Nous avons négocié avec l’imprimeur une échéance de paiement un peu plus longue que d’habitude. Nous comptions sur les ventes pour supporter la charge financière de l’impression. Dans le cas précis de la fabrication, nous avons fait appel à l’imprimeur avec lequel j’ai dernièrement travaillé. Il était très bien placé en termes de coût de réalisation et nous étions assurés de la qualité du travail.
 
BCL : Y a-t-il eu difficultés quant à la réalisation de l’ouvrage ?
 

GG : Les difficultés ont été d’ordre technique, essentiellement pour des problèmes de qualité de l’iconographie maîtriser, compte tenu du temps imparti.

DD : Quelques-unes de ces difficultés provenaient essentiellement des ajustements à faire lorsque l’on travaille à plusieurs sur un même projet  : très rapidement, nous avons conclu que Claire Mignard et moi nous chargerions de la réalisation de l’ouvrage (prépresse, mise en page, réalisation de la couverture).
Je crois pouvoir dire que pour Claire, le renvoi des notes en fin de chapitre et leur renumérotation fut un vrai casse-tête. Pour ma part, j’ai dû travailler sur une iconographie dont je ne connaissais pas la source d’acquisition : très probablement un petit appareil photo numérique, avec une qualité relativement médiocre de restitution. Des photos pour la famille, c’est une chose, mais dans le cadre d’une publication...
Finalement, nous avons effectué un gros travail de mise en page et de prépresse, avec une dominante de retouche photo.
 
 
BCL : Selon vous, quels sont les avantages de la coédition ?

GG : Les avantages de la coédition sont multiples et varient en fonction de chaque livre. Pour le cas qui nous intéresse, David les a déjà évoquées. Il faut ajouter un point non négligeable, à savoir le partage des risques. Par ailleurs la coédition avec un éditeur de Bourgogne montre qu’il est possible de mutualiser nos efforts et éviter que des projets intéressants « filent » sur Paris ou ailleurs.

DD : Ils sont multiples : on peut voir le projet d’un strict point de vue économique et considérer que l’on divise les frais de fabrication par deux. Ceci est déjà un avantage pertinent et concret.

Dans le cadre professionnel, j’ai beaucoup apprécié l’échange de compétences : j’ai retravaillé toute l’iconographie et ensuite, Claire a tout remonté en intégrant le texte. Puis nous avons procédé à plusieurs relectures pour être sûrs de ce que nous voulions, de la taille de certaines iconographies et de leur placement, des orphelines et des lignes creuses à chasser...
Gérard s’est occupé plus particulièrement de la distribution et de la diffusion mais nous sommes deux à pouvoir défendre un ouvrage édité dans ces conditions, ce qui est important, notamment au moment du lancement.
Je pense que l’échange de compétences participe d’une professionnalisation face nos faiblesses : mise en page, diffusion, maîtrise des outils techniques, graphiques, etc. Bref ce type de collaboration permet de prendre conscience des difficultés qui peuvent apparaître comme autant d’écueils à surmonter pour notre propre maison d’édition si nous désirons nous développer ou tout simplement survivre. Ces éléments débouchent donc sur la réalisation d’un ouvrage de qualité optimale, condition indispensable à son propre développement et au maintien économique de l’éditeur.

BCL : Y a-t-il des inconvénients ? De quelle sorte ?

GG :
Les risques de mésentente entre les partenaires au fil du temps peuvent être par exemple : les ventes trop faibles par rapport aux espoirs initiaux ou l’idée qu’un éditeur est mis plus en valeur que l’autre. Ce n’est pas le cas entre Murmure et l’Armançon ; la coédition s’est réalisée dans un climat de confiance. Le cas le plus douloureux d’une coédition est celui où les recettes sont inférieures aux investissements et où celui qui gère réclame au partenaire un peu de « sous » !

DD : Pour ma part, l’inconvénient majeur est que je ne considère pas l’ouvrage comme étant une production littérale de ma maison d’édition. J’observe un décalage dans la perception que j’en ai : en quelque sorte, il est hybride et à ce titre, il m’est difficile d’en revendiquer la paternité. Il m’échappe dans la forme et dans le fond. L’intérêt a peut-être plus résidé dans la réalisation que dans la finalité, même si je suis très content du résultat. Cela se passe sur un plan plus subtil de perception.
Voici une anecdote qui souligne mon propos et qui pourrait s’apparenter à un acte manqué : les éditions du Murmure et de l’Armançon ont toutes deux participé au Salon du livre de Colmar en novembre dernier. Chacun pensait alors que l’autre apporterait l’ouvrage.
Finalement, nous l’avons oublié tous les deux, si bien que nous n’avons pas pu en présenter un seul exemplaire au Salon !

BCL : La coédition peut-elle être un moyen de combattre la crise de l’édition ?

GG : Honnêtement je ne sais pas si c’est un moyen de combattre la crise de l’édition. En revanche c’est un moyen de réaliser des livres que, seuls, nous hésiterions à faire et donc, par là même, de conserver en Bourgogne une vitalité éditoriale qui pourrait fléchir, voire migrer vers d’autres territoires.

DD : Évidemment ! C’est un moyen supplémentaire de continuer à publier. La crise nous pousse dans nos derniers retranchements. Doublée d’une mutation technologique sans précédent, elle oblige les éditeurs à repenser leurs méthodes de travail et leur rapport à la diffusion. Cela passe aujourd’hui par Internet, mais également par la définition de nouveaux rapports avec les imprimeurs, les libraires, et en dernier lieu les lecteurs.
Mais cela permet aussi de réorganiser les rapports entre les différents éditeurs, et de pouvoir, par exemple, répondre à des appels d’offres en commun sur telle ou telle réalisation.
L’expérience de coédition réussie sur le plan de la réalisation matérielle du projet a été facilitée par le fait que les deux éditeurs se connaissent bien et travaillent en confiance. La relative proximité géographique a facilité le travail de fabrication. Il est trop tôt pour établir le bilan financier.

Mais une chose est sûre : les deux hommes ne regrettent pas leur collaboration, les avantages prenant le pas, et de loin, sur les inconvénients. Ces derniers d’ailleurs, énumérés par les deux éditeurs, n’existent que si l’esprit de coopération de l’un ou de l’autre est défaillant. En effet, Gérard Gautier émet des réserves sur des problèmes financiers possibles, surtout en cas de déficit de l’opération. Il faut qu’en ce domaine le contrat soit établi avec beaucoup de rigueur et que la contribution de chacun soit calculée au plus juste.

Pour David Demartis, la principale difficulté réside dans le risque – réel – que le livre ait une place à part et ne soit pas défendu avec la même passion qu’un ouvrage « maison ». Nous constatons donc que les inconvénients peuvent facilement être surmontés par la bonne entente et la bonne volonté des partenaires.

Les avantages, eux, sont multiples : le partage des dépenses, une plus grande force de négociation, l’échange des savoir-faire et des compétences qui permet de progresser sur le plan professionnel, la possibilité de réaliser en région un beau projet, le doublement du réseau de diffusion et de distribution traditionnel et par Internet…

Des études ont été menées, au niveau national, notamment par Christian Robin (maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris 13. Professionnel de l’édition et des médias, il a publié en 2000 au Cercle de la Librairie : Pratiques de gestion éditoriale, du livre à Internet, et en 2004 chez Nathan L’Édition.), sur les conséquences de la coédition sur les politiques éditoriales. Il note le risque d’adaptation des contenus des livres publiés aux différents marchés et, de ce fait, celui de la standardisation des produits.

L’analyse porte sur des maisons qui intègrent la coédition comme fondement de leur politique éditoriale et montre l’importance accrue des considérations commerciales dans le cadre de l’unification du marché du livre. Mais les considérations commerciales ne sont malheureusement pas l’apanage des maisons qui se spécialisent dans la coédition. Si la rentabilité est le seul critère de l’éditeur, coédition ou pas, cela influera sur le contenu des livres et participera au processus de standardisation, de « médiocratisation » !

Ce risque est faible en Bourgogne, où les éditeurs sont si attachés à leur ligne éditoriale qu’ils hésitent à se lancer dans l’aventure de la coédition, parce qu’ils ne peuvent pas revendiquer l’entière paternité du livre ainsi produit. Pourtant, en cette période de crise économique et de mutation technologique de l’édition, la mutualisation des moyens et des efforts peut être une des pistes de « résistance ».

La coédition permet, par exemple, de répondre à des appels d’offres et de conserver des réalisations en Bourgogne. Après la sortie du livre Le château de Dijon, Gérard Gautier et David Demartis sont unanimes sur l’aspect positif de leur expérience : la coédition n’est pas la panacée pour combattre la crise, mais elle peut être très bénéfique pour garder dans notre région une certaine vitalité éditoriale.

Pour survivre dans ce monde de marchandisation à outrance et d’immédiateté, ne soyons pas timorés, repliés sur nousmêmes. Soyons dynamiques, combatifs, imaginatifs, ouverts à des expériences nouvelles, à des collaborations fructueuses.

C’est, je crois, ce que nous disent nos deux collègues dans l’entretien qu’ils nous ont amicalement accordé. Nul doute qu’ils restent à votre disposition pour tout renseignement ou tout conseil si vous décidez de vous lancer dans l’aventure de la coédition.

Propos recueillis par Marie-Thérèse Mutin




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