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Reprise de la librairie Le Cyprès à Nevers, questions à Wilfrid Séjeau
Date : 2009-11-04 14:56:23

BCL : Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Wilfrid Séjeau : J’ai 27 ans, je suis né à Nevers, j’ai fait des études d’histoire et de philosophie à Dijon puis Lyon, jusqu’en thèse où je me suis spécialisé en histoire rurale contemporaine – oui, ça existe ! J’ai travaillé un temps à la mairie de Dijon, tâté un peu de journalisme en commettant quelques piges puis en écrivant un ouvrage d’enquêtes avec Pascal Canfin, journaliste à Alternatives Économiques. Depuis 2004 je suis élu au Conseil régional de Bourgogne ; jusqu’en mars dernier j’étais aussi élu dans la commune où j’habite, Guérigny. Disons que je suis un militant écolo ! J’aime, entre autres, la littérature d’Amérique du Sud, mais je suis un lecteur généraliste ! J’ai lu beaucoup d’essais, je m’intéresse à la psychologie, à la poésie, j’aime bien aussi les livres de cuisine…

BCL : Alors que votre parcours universitaire et politique ne semblait pas vous y prédisposer, pourquoi avoir fait le choix de reprendre la librairie Le Cyprès ?

WS : Je suis un habitué des lieux depuis pas mal de temps, nous discutions souvent avec Laurence Marès, l’ancienne propriétaire des lieux, de la librairie indépendante, du monde de l’édition, de politique aussi. J’ai appris un peu par hasard qu’elle cherchait à vendre et qu’elle ne trouvait pas de solution garantissant que la librairie continuerait d’exister selon les orientations et l’éthique qu’elle avait impulsées. L’idée a commencé à faire son chemin, j’ai réalisé que j’en avais envie même si je ne connaissais pas grand-chose du métier. Un jour je suis venu la voir pour lui en parler, j’étais un peu intimidé et je pensais qu’elle ne me prendrait pas au sérieux : je n’avais ni argent ni formation ! Au contraire, elle m’a donné rendez-vous pour que nous parlions de tout cela, que je puisse me faire une meilleure idée de ce que signifiait « devenir libraire », elle m’a dit « préparez vos questions ! ». Quelques jours plus tard j’arrivais avec ma longue liste et nous avons passé un bon moment à discuter. Je lui ai aussi expliqué comment je voyais les choses, ce que j’avais envie de faire. À la fin de l’entretien, elle m’a encouragé à poursuivre ma démarche, elle m’a donné des pistes pour trouver des financements et elle m’a dit qu’elle serait heureuse que ce soit moi qui prenne sa succession, qu’elle pensait que j’avais les qualités pour le faire même si j’avais tout à apprendre. J’étais à la fois touché et impressionné : moi, succéder à Laurence Marès ! Ça me semblait presque incongru.
À ce moment là, j’avais aussi envie de faire autre chose de ma vie, de me lancer dans un projet concret et porteur de sens, d’apprendre de nouvelles choses. Garantir une pérennité pour un lieu culturel important de la ville avec la même éthique et me lancer dans une nouvelle activité où je sentais que j’allais m’épanouir, voilà les ressorts essentiels de cette décision qui a beaucoup surpris dans mon entourage. Après, il a fallu batailler ferme pour convaincre de la viabilité de mon projet, monter des dossiers, trouver des associés, etc. Mais dès le départ j’ai été soutenu et encouragé par des organismes comme l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC), le Centre national du livre (CNL), le Conseil régional…
 
BCL : Quelles formations avez-vous suivies pour assurer cette mission ? (Formations informelles auprès de différents libraires, parcours personnel non-évoqué, etc.)

WS : Sur les conseils de l’ADELC et de Laurence Marès j’ai démarché des libraires pour faire des stages chez eux. Cette formation in situ leur semblait la plus efficace et la plus rapide. Il s’est passé moins de neuf mois entre ma première conversation sur le sujet avec Laurence Marès et la reprise effective de la librairie. J’ai commencé à Auxerre chez George Bassan qui a été très sympa et m’a appris beaucoup de choses ; ensuite c’est Alain Demay qui m’a accueilli à la Mandragore à Chalon-sur-Saône et enfin je suis « monté à la capitale » au Merle Moqueur de Yannick Burtin. À chaque fois, j’ai été très bien accueilli, ce sont trois expériences très différentes tant du point de vue des lieux que de la façon de travailler. Mais systématiquement, j’ai rencontré des professionnels compétents, amoureux de leur métier, des gens qui se sont battus pour maintenir et développer leur librairie.

BCL : Comment cette transition s’est-elle déroulée entre l’ancienne propriétaire Laurence Marès et vous ?

WS : Avant la reprise effective j’ai passé environ un mois dans la librairie avec Laurence Marès : elle m’a présenté aux clients de la librairie, elle a vraiment fait le boulot pour assurer une bonne transition, elle a été très positive à mon égard. Elle m’a montré aussi beaucoup de choses quant au fonctionnement de la librairie, j’ai beaucoup appris à son contact et c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup sur le plan personnel. Enfin, le dernier jour, nous avons fait une sorte de porte ouverte à la librairie, une journée d’adieu et de bonjour et une grande fête le soir au théâtre municipal. Une très belle soirée, tous les clients et les amis avaient été invités, les comédiens de la Maison de la culture ont joué une pièce, des amies sont venues lire des textes de Jacques Lacarrière. C’était très émouvant. Je crois que je ne pouvais pas rêver d’une plus belle passation de témoin. Et puis j’ai conservé l’équipe de la librairie, trois personnes très compétentes et motivées qui me permettent de m’adapter en douceur à mes nouvelles fonctions.

BCL : Depuis peu, le Conseil régional de Bourgogne a mis en place des aides à la librairie. En avez-vous bénéficié ? Avez-vous bénéficié d’autres aides ?

WS : Oui je crois avoir été le premier à bénéficier des nouvelles aides de la Région. Je précise que je ne suis pour rien dans la mise en place de cette nouvelle politique ! J’ai bénéficié d’un PRTE (Prêt régional à la transmission d’entreprise), un dispositif qui ne concernait jusque-là que le monde artisanal et industriel. J’ai aussi obtenu une subvention pour le rachat du stock de la librairie. Ces nouveaux dispositifs sont vraiment venus à point nommé pour moi, sans cela je crois que je n’aurais pas pu aboutir dans mon projet. Le rachat d’une librairie c’est quelque chose de très lourd et l’activité dégage une rentabilité assez faible, un financement bancaire traditionnel n’est donc pas adapté. J’ai également obtenu des prêts à taux zéro de la part de l’ADELC et du CNL dans le cadre des dispositifs en faveur de la création et de la transmission. En revanche, j’ai fait une demande de prêt d’honneur auprès de NIL (Nièvre initiatives locales) : ils ne m’ont rien accordé, estimant que mon projet n’était pas viable et leur accueil fut glacial. Je pensais que le but de ce genre de structure financée par des fonds publics était de tendre la main à ceux qui prenaient des risques, apparemment non… Mais, globalement, j’ai pu compter sur une forte mobilisation en faveur de la préservation du Cyprès. Pour financer mon projet j’ai aussi fait appel à des amis de la librairie, des gens attachés au lieu, et au final j’ai 26 associés – dont deux des salariés de la librairie – qui ont fait le choix d’investir dans le projet. J’ai bénéficié de beaucoup de conseils précieux : de la part des libraires et notamment des collègues de l’association des libraires indépendants Initiales, mais aussi des techniciens du Conseil régional, de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) et du CRL. J’ai travaillé aussi avec une avocate d’affaires qui m’a évité bien des erreurs… Tout au long du montage de mon projet j’ai été accompagné par la Boutique de gestion qui apporte un appui aux repreneurs et créateurs.
 
BCL : Même s’il y a peu de temps que vous avez repris la librairie, avezvous une idée de ce que vous désirez développer (lectures, rencontres, hors-les-murs, nocturnes, etc.) ?

WS : J’ai commencé à organiser des lectures et je souhaite monter un programme assez étoffé avec des auteurs locaux, mais pas seulement. Certaines lectures se déroulent dans des cafés du quartier, il y a plus de place et je pense que cela rend la rencontre plus accessible à des gens qui ne fréquentent pas la librairie. Je fais beaucoup de tables de libraire à l’occasion de débats, conférences, rencontres, journées à thèmes. Nous avons également mis en place un partenariat avec l’association d’art contemporain. Je cherche aussi à animer l’espace de la librairie avec des thématiques variées.

BCL : Rétrospectivement, qu’est-ce qui vous apparaît le plus éloigné de vos premières approches du métier de libraire ?

WS : C’est un métier qui requiert pas mal de technicité dans la gestion quotidienne, les rapports avec les éditeurs et les diffuseurs, mais c’est aussi un aspect intéressant. Mes contacts avec les autres libraires et ce que m’a appris Laurence Marès, m’ont évité de trop fantasmer sur le métier de libraire. Je m’attendais à ce que je vis aujourd’hui et je ne suis pas déçu, je suis au contraire très heureux de commencer dans ce métier.
 
BCL : Comment les premières semaines au sein de la librairie se sont-elles déroulées ? Pour vous ? Avec les lecteurs ?

WS : Les premières semaines se sont bien passées, les lecteurs m’ont très bien accueilli, la clientèle est fidèle et attachée au lieu. J’ai beaucoup à apprendre et de multiples choses à intégrer, je n’arrive à faire que le dixième de tout ce dont j’ai envie, mais petit à petit je m’approprie la librairie et je donne corps à mes projets.

BCL : De façon globale, qu’est-ce qui vous a le plus aidé, et qu’est-ce qui vous a le plus manqué dans le cadre de cette transmission ?

WS : Ce qui m’a le plus aidé : les conseils de mes collègues libraires, les soutiens publics, les encouragements des proches et des lecteurs attachés à la librairie indépendante. Ce qui m’a le plus manqué ? Peut être une formation théorique, rapide et pas trop onéreuse pour intégrer quelques fondamentaux sur le monde de l’édition, de la diffusion et de la distribution, qui est un vrai maquis ! Je précise que j’aime bien le maquis, mais pour l’arpenter mieux vaut être équipé d’une carte !
 
BCL : Un dernier mot ?

WS : Longue vie à la librairie indépendante !
 




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