Acteurs du livre
Retrouvez les acteurs qui créent, publient et diffusent le livre en Bourgogne

Vie du livre
Retrouvez les acteurs qui font vivre le livre en Bourgogne

Base bibliographique bourguignone
Un catalogue, une bibliographie, des ressources numériques

Base biographique bourguignone
Cherchez et trouvez un auteur ou une personnalité de Bourgogne d'hier ou d'aujourd'hui

Quartier livres
Découvrez ici des coups de cœur, des chroniques et des demandes d'emploi

Liens utiles
s'abonner au flux RSS
s'inscrire à la newsletter
Espace presse



Loi Lang, quel bilan pour la librairie française ? entretien avec Guillaume Husson
Date : 2011-09-23 17:10:26

Le Syndicat de la librairie française (SLF) regroupe près de 600 librairies de toute taille, généralistes ou spécialisées. Outre sa fonction de représentation de la profession, le SLF a pour mission de défendre les intérêts moraux et matériels de ses adhérents. Il affirme notamment la nécessité du prix unique du livre qui doit être mieux connu des responsables politiques et du public. Entretien avec Guillaume Husson, délégué général du SLF.


BCL Pro :
Quel bilan les libraires tirent-ils de 30 ans d’application de la loi de 1981 relative au prix du livre ?

Guillaume Husson : Les libraires tirent un bilan très positif de la loi de 1981 sans laquelle l’essentiel du réseau des libraires indépendants aurait aujourd’hui sans doute disparu comme a disparu la quasi-totalité des disquaires indépendants et ce bien avant l’arrivée du numérique. La France compte aujourd’hui l’un des réseaux de librairies les plus denses et les plus qualitatifs. Le professionnalisme, l’engagement des libraires, leurs investissements n’y sont naturellement pas étrangers mais tout cela n’aurait guère été possible sans une régulation du marché telle que l’instaure la loi de 1981.
Il faut rappeler que le prix unique du livre, c’est-à-dire un prix de vente au public fixé par l’éditeur et respecté par l’ensemble des détaillants, évite aux libraires une confrontation fatale avec les politiques de discount sur les livres de forte diffusion que la grande distribution n’aurait pas manqué de développer. L’exemple du Royaume-Uni montre que l’absence de prix unique entraîne une guerre des prix sur quelques centaines de best sellers mais un renchérissement des prix sur le reste de la production. Au final, et contrairement à ce que l’on mesure en France depuis de nombreuses années, le prix moyen des livres croît notablement. Des librairies ne pouvant ni s’aligner sur les prix bas ni se passer des best sellers disparaissent, entraînant une perte de chiffre d’affaires pour les éditeurs. Par ailleurs, ces derniers subissent des pressions extrêmement fortes des chaînes, devenues dominantes sur le marché, afin de tirer encore les prix vers le bas en obtenant de leur part des remises pouvant atteindre 60 %. Cette spirale négative nuit, au final, à la fois à la diffusion du livre et à la diversité et à la qualité de la création, qui ne peut exister sans relais auprès du public.

BCL Pro : Quelle est la situation française trente ans après l’adoption du prix unique ?

G.H. : On observe une véritable concurrence entre différents circuits dont le rôle est différent, mais aucun circuit n’a écrasé ses concurrents. La librairie, qui représente encore plus de 40 % de la vente au détail de livres, continue de jouer un rôle irremplaçable de « découvreur » ou de « lanceur » de titres et d’auteurs et assure, une fois le succès de certains titres amplifié par la grande distribution, spécialisée ou non, une présence pérenne de ces titres auprès du public à travers le fonds que les libraires entretiennent. Ce stock physique, accessible dans un lieu physique lui aussi, et relayé par des libraires
ayant effectué des choix et les défendant auprès du public, demeurera naturellement une valeur ajoutée essentielle par rapport aux grands entrepôts de vente de livres sur Internet.
Cette variété de circuits de vente garantit en amont la variété de l’édition et de la création elles-mêmes : il existe en France des centaines d’éditeurs indépendants et chaque type d’ouvrages peut trouver son public grâce aux circuits de vente qui lui sont le mieux adaptés.
Le lecteur est également gagnant dans la mesure où il bénéficie de la richesse de cette offre sur l’ensemble du territoire à des prix moins élevés que dans la plupart des grands pays développés.
Le rapport rendu en 2009 par Hervé Gaymard au ministre de la Culture, après une très large concertation auprès de l’ensemble des acteurs du livre, conforte pleinement ce diagnostic et souligne combien il est aujourd’hui partagé par les professionnels et les milieux politiques.
Bien entendu, ce serait mentir que de dépeindre un paysage sans aspérités. L’ambiguïté savamment entretenue par de grands sites de vente en ligne entre les prix des livres neufs, ceux des livres soldés, ceux des livres d’occasion, ou l’affichage de rabais totalement trompeurs, diluent la perception du prix unique par le consommateur et le renforcent dans l’idée qu’Internet est moins cher, comme il peut le penser de la grande distribution. Cette dérive est très inquiétante.
Par ailleurs, en imposant aux détaillants de respecter le prix de vente au public fixé par l’éditeur, la loi de 1981 ne rend pas possible la majoration de ce prix afin d’accroître la marge commerciale et de répercuter l’ensemble des coûts supportés par ces détaillants. C’est donc à l’intérieur de la marge commerciale, déterminée essentiellement par la remise consentie par l’éditeur-diffuseur, que le libraire doit trouver les moyens de financer son activité. Conscient de cela, le législateur a créé, à travers l’article 2 de la loi, une sorte de « discrimination positive » à l’égard des points de vente les plus qualitatifs en prévoyant que la remise commerciale devait être calculée davantage en fonction de critères qualitatifs que de critères uniquement liés au « quantitatif », c’est-à-dire essentiellement au chiffre d’affaires. Ainsi, à partir du moment où le libraire ne pouvait répercuter les surcoûts de son travail qualitatif sur le prix de vente au public, c’est dans sa « rémunération » qu’il devait trouver les moyens de les financer.
Or, force est de constater aujourd’hui que la remise consentie par les éditeurs-diffuseurs aux libraires ne permet pas, dans de très nombreux cas, de financer les surcoûts liés à leur travail qualitatif (par rapport aux autres circuits de vente, du personnel plus qualifié et en nombre plus important, un assortiment plus large et plus diversifié, une présence au cœur des villes, une politique d’animation…) surtout dans un contexte de forte hausse des charges, non compensée par l’évolution des remises commerciales. La lettre et l’esprit de la loi de 1981 sont souvent oubliés au nom de logiques commerciales et financières à court terme qui négligent la nécessité d’investir à moyen terme dans le réseau des librairies afin d’accompagner dans la durée la politique d’auteurs des éditeurs. Si l’investissement croissant des pouvoirs publics dans le secteur de la librairie est nécessaire et doit être salué, il doit compléter et non pas se substituer au rôle que la loi confie aux fournisseurs des libraires.
Aujourd’hui, dans un contexte de resserrement du marché du livre, la marge de manœuvre des librairies est sans commune mesure avec celle des autres circuits et il faut tout l’engagement et la conviction des libraires pour continuer au quotidien de faire le choix de la diversité et de la qualité, quitte à en être « pénalisés » économiquement.

BCL Pro : Pourquoi le SLF défend-il l’extension du prix unique au livre numérique ?

G.H. : La proposition de loi sur le prix unique du livre numérique n’est pas un décalque de la loi de 1981, mais les raisons qui ont présidé à son élaboration sont très proches. Regardons là encore ce qui s’est passé sur d’autres marchés, notamment anglo-saxons, où le numérique est plus développé. Amazon, qui a érigé le discount en stratégie lui permettant d’étrangler ses concurrents et de les évincer progressivement du marché, a tellement baissé le prix des e-books vendus sur son site que les chaînes américaines ont été contraintes de baisser à un niveau comparable le prix des livres papier. Les éditeurs américains, après avoir déclaré qu’à ce jeu là « tout le monde se tirait un obus dans le pied », ont choisi de fixer eux-mêmes le prix de vente au public et de l’imposer aux différents revendeurs. Un prix unique du livre américain en quelque sorte ! On ne peut pourtant pas soupçonner les éditeurs américains d’être adeptes du dirigisme ou d’être hostiles à la liberté des échanges. Afin de se prémunir de ces pratiques de discount, les éditeurs français appliquent jusqu’à présent un prix unique par l’intermédiaire de « contrats de mandat » proches des « contrats d’agence » américains. Ces contrats obligent le détaillant, pour pouvoir vendre les livres numériques de l’éditeur, à respecter le prix public fixé par ce dernier.
Pourquoi une loi est-elle dès lors nécessaire ? Parce que, comme l’a souligné l’Autorité de la concurrence dans un avis rendu sur le sujet, le contrat de mandat retire au libraire toute marge d’initiative pour accomplir ce qui dans l’univers « physique », fait l’essence même de son métier, à savoir sa capacité à sélectionner un assortiment, à animer une offre commerciale… Elle l’est également si l’on est convaincu que les compétences des libraires peuvent se décliner sur Internet. Comme dans l’univers physique, la diversité des circuits de vente est un atout pour le développement du marché comme pour la satisfaction des demandes et des goûts variés des lecteurs.
Il ne s’agit donc pas de figer un marché en devenir mais, bien au contraire, d’en assurer le développement grâce à une régulation permettant une concurrence équilibrée entre des grands acteurs d’Internet, des opérateurs de la distribution physique spécialisée ou généraliste et des libraires indépendants. Ce texte ne prétend pas réguler des offres ou des pratiques qui ne sont pas encore connues. C’est pour cela que son champ d’application est restreint à ce stade au périmètre connu du livre numérisé, c’est-à-dire le livre ayant fait l’objet d’une version imprimée ou qui serait susceptible d’être imprimé. La loi intègre la grande variété des types d’offres ou d’usages pour une même œuvre en permettant à l’éditeur d’adapter son prix à chacun d’eux.
Plusieurs libraires vendent d’ores et déjà des livres numériques sur leur site. Ils seront encore plus nombreux grâce au portail collectif de la librairie, 1001libraires.com. La librairie, avec ses compétences propres de connaissance des fonds éditoriaux, de conseil, de connaissance des publics du livre, entend démontrer qu’elle a également un rôle à jouer dans ce nouveau mode de diffusion des œuvres. Celui-ci ne peut être monopolisé, dans l’intérêt même des auteurs, des éditeurs et des lecteurs, par une poignée de grands distributeurs numériques. Pour cela, les conditions de concurrence doivent être équitables. C’est ce que vise la proposition de loi sur le prix unique du livre numérique.

Guillaume Husson,
Délégué général du SLF ♦

> Pour en savoir plus



Page précédente La revue du CRL
Centre régional du livre de Bourgogne
Conseil régional de Bourgogne Ministère de la culture et de la communication Bibliothèque nationale de France Fédération interrégionale du livre et de la lecture