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Le livre n’a pas de prix, par Jack Lang
Date : 2011-05-24 14:27:02

Le livre n’a pas de prix.
Je veux bien sûr parler du livre comme objet–symbole de notre civilisation. Il est un peu comme la roue ou bien la pénicilline, une invention géniale qui, du lecteur à son auteur en passant par l’éditeur, l’imprimeur ou le graphiste, en fait un objet en soi parfait, irremplaçable – et un produit d’échange et de communication différent des autres. Soumis à la marchandisation croissante des objets de consommation, il risque à tout moment d’être englouti et de disparaître au nom de la seule loi du marché. Cette première menace se double aujourd’hui d’une seconde, peut être plus grave encore, celle que fait peser le développement du monde numérique. Il n’est pas de ma compétence ici de juger de l’avenir du livre sous cette nouvelle contrainte technologique, mais tout me pousse à rejoindre et partager la position du célèbre historien américain Robert Darnton qui dans son dernier ouvrage Apologie du Livre (Gallimard, 2011), démontre avec conviction que l’avenir du livre papier est loin de se confondre avec les prophéties sur sa disparition prochaine. Bref, nous n’en avons pas fini avec le livre papier, et c’est bien ainsi. Il reste que pour le livre papier comme pour le livre numérique il est important que celui-ci ait un prix et que ce prix soit unique.

Il ne m’appartient pas de dire si la loi sur le prix unique du livre a bien toutes les vertus qu’on lui prête et si, malgré celles-ci, il importe ou non de la consolider et de l’appliquer aux livres numériques. Sur les aspects techniques, économiques et réglementaires de cette question, je ne peux que renvoyer aux contributions de ce dossier spécial, notamment au remarquable article de Françoise Benhamou.
Je me bornerai donc ici à rappeler quelques éléments touchant aux conditions mêmes dans lesquelles cette loi a été préparée, votée et appliquée. Elle constitue une des toutes premières lois votées en 1981, juste après l’accession de François Mitterrand à la présidence de la République. Elle a été votée à la quasi unanimité de la nouvelle majorité et de l’opposition réunie, cette fois, en un large consensus (celui-ci allait très vite voler en éclat par la suite). Ce projet  de loi, je précise que nous n’avions pas pensé à l’époque qu’il serait nécessaire : il a dû être improvisé très rapidement. Mais il était le résultat d’un long travail de préparation avec différentes personnalités du monde de l’édition, au premier rang desquelles Jérôme Lindon et Christian Bourgois. Au début, l’ensemble de la profession n’était pas favorable à cette loi qui appartient désormais au patrimoine commun du monde de l’édition, des libraires comme des éditeurs.
Tout au long des années qui ont suivi, épaulé par Bernard Pingaud et Jean Gattegno, j’ai dû combattre vigoureusement tous ceux qui s’opposaient à cette loi – et ils étaient puissants ! Je ne peux manquer de rendre hommage à un de mes adversaires les plus coriaces et les plus intelligents : André Essel. Tant qu’il fut directeur de la FNAC, et jusqu’à sa disparition récente, il n’a cessé de s’opposer à cette loi avec un entêtement qui force le respect. Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’ai retrouvé André Essel, toujours aussi combatif, lors d’un colloque organisé par l’IMEC à l’abbaye d’Ardenne en 2003 en vue du 25ème anniversaire de la loi. Ce fut, entre André Essel et moi-même, l’occasion d’une nouvelle et ultime joute et d’un débat très intéressant sur les enjeux de notre initiative. Je renvoie volontiers le lecteur à l’ouvrage qui reprend ces différents débats enrichis de nombreux documents d’archives inédites présentées pour l’occasion (Le Prix unique du livre, la loi Lang, Éditions de l’IMEC, 2006). Ce que je veux ici retenir de ce moment particulier, exceptionnel, du vote de cette loi, ce sont principalement : la nécessité d’un dialogue préalable avec les milieux professionnels, et celle d’aller vite et loin sur le plan législatif. Ensuite, j’ai eu la grande chance d’être soutenu avec force et détermination par un Président de la République profondément attaché à la civilisation du livre imprimé. En réalité, nous avons fait voter avec le prix unique la première loi dite d’écologie culturelle, et nous avons permis que s’élabore sur ce problème spécifique un modèle français de gestion d’une question culturelle difficile et complexe.

Bien évidemment, il est important aujourd’hui de tirer tous les éléments d’évaluation des effets de cette loi et de réfléchir – comme le font les spécialistes sur la question du prix du livre numérique. Une loi est en cours de préparation sur le sujet et je ne peux que m’en réjouir, même si je dois partager avec d’autres l’inquiétude réelle que constitue l’ampleur des exceptions liées à son application. À l’ère de l’Internet, il demeure à mes yeux essentiel de préserver une volonté et une vision politiques sur ces questions culturelles. Certes, les temps changent, mais il est important qu’une réflexion sur la place du livre dans la vie de nos concitoyens soit menée à bien au travers d’études concrètes. L’inculture croissante des hommes politiques ne peut que rendre pessimiste sur l’avenir du consensus qui s’était presque miraculeusement produit en 1981. Aujourd’hui, il convient d’être prudent. Si je sais que cette loi sur le prix unique du livre sera un jour obsolète et remplacée par une autre, il me paraît difficile et risqué de commencer à la démanteler car je vois très aisément comment des forces opposées à son existence s’empareraient de cette opportunité pour en saper progressivement jusqu’à ses fondements. Les forces et les intérêts du marché n’ont de cesse de chercher à échapper à ses prescriptions. Une loi est un tout, et je pense qu’il vaut mieux s’en servir jusqu’à ce qu’elle ne corresponde plus à aucune réalité avant de la remplacer par une autre. Or, aucune des raisons majeures qui nous ont fait adopter cette loi n’ont aujourd’hui disparu, en particulier la menace extrême que ferait peser sa disparition sur l’ensemble du processus de création littéraire et artistique. Il n’était guère facile à l’époque de faire valoir l’argument majeur, si bien défendu par Jérôme Lindon, que l’avantage à court terme retiré par le consommateur d’un prix libre du livre, se paierait vite d’un inconvénient majeur, celui de la best-sellerisation de l’industrie du livre.

Le succès de cette loi dans les nombreux pays étrangers qui ont cherché et cherchent encore à l’appliquer tout en l’adaptant à leur propre domaine culturel prouve que nous avons tous ensemble bien travaillé et construit quelque chose de cohérent dont nous ne pouvons que nous féliciter. Le fait est assez rare en politique pour que nous puissions nous en réjouir.
 
Jack Lang ♦



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