Acteurs du livre
Retrouvez les acteurs qui créent, publient et diffusent le livre en Bourgogne

Vie du livre
Retrouvez les acteurs qui font vivre le livre en Bourgogne

Base bibliographique bourguignone
Cherchez et trouvez des documents sur la Bourgogne conservés dans 42 bibliothèques de la région

Base biographique bourguignone
Cherchez et trouvez un auteur ou une personnalité de Bourgogne d'hier ou d'aujourd'hui

Quartier livres
Découvrez ici des coups de cœur, des chroniques et des demandes d'emploi

Liens utiles
s'abonner au flux RSS
s'inscrire à la newsletter
Espace presse



L’avenir du livre dépend de tous ceux qui l’utilisent, par Emmanuelle Garcia
Date : 2009-11-04 14:59:54
Compte rendu de l’ouvrage :
Où va le livre ? Édition 2007-2008
Sous la direction de Jean-Yves Mollier
La Dispute, 2007 - (États des lieux) - 392 p. - ISBN 9782843031519 - 24 €

Compte tenu de la richesse des analyses proposées par les auteurs de cet ouvrage, son compte rendu n’est pas exhaustif, mais tente de restituer les aspects qui nous ont paru les plus pertinents pour aborder l’écosystème du livre.

La troisième édition de l’ouvrage collectif dirigé par l’historien Jean-Yves Mollier (Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yveline, membre du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Voir : www.chcsc.uvsq.fr/ficheschercheurs/Mollier/Mollier.html) est parue en septembre. Depuis 2000, cette équipe de chercheurs scrute l’univers du livre à travers le prisme de plusieurs disciplines (histoire, bien sûr, mais aussi sociologie, économie, statistiques, sciences de l’information, sciences politiques) pour nous livrer un épais volume d’analyses.

Où en est donc le livre ? Les nuages qui s’annonçaient il y a 7 ans se sont confirmés ; le chiffre d’affaires (CA) réalisé par l’édition ne représente pas moins de 1% de l’économie du pays ; le pouvoir symbolique du livre est donc toujours infiniment plus élevé que les chiffres qui le caractérisent. L’importance des géants transnationaux s’est encore accrue, et depuis 2002 la dislocation du groupe des 4 « moyens » (Seuil, Presses universitaires de France, Gallimard, Flammarion) a posé avec acuité la question de la diffusion du livre. Corrélativement, depuis 5 ans, la librairie traditionnelle n’a cessé de crier au secours, voyant sa part de CA devancée par celles des grandes surfaces et des chaînes, et surtout cherchant sa place face à la montée en puissance de la vente en ligne.
Pourtant, J.-Y. Mollier et son équipe soulignent que, si l’on choisit de s’y arrêter, ces premiers constats sont trompeurs. Redisons-le : le monde du livre est protéiforme ! Dynamisme de l’édition contemporaine ; bonne santé du secteur de la presse et de l’édition destinées à la jeunesse ; atypisme de l’édition de région ; émergence de nouveaux acteurs avec Internet ; évolution des pratiques de lecture et fréquentation des bibliothèques multipliée par deux depuis 1989… La mort du livre n’est pas pour demain.
Nous l’avions abordé lors des Assises du livre organisées par le Centre régional du livre de Bourgogne il y a tout juste un an ; J.-Y. Mollier le reprécise dans son ouvrage : haro sur les discours de Cassandre. Certains éditeurs avaient choisi de se repaître d’une soi-disant « crise des sciences humaines » (discours soutenu par une étude aux conclusions fort problématiques de Sophie Barluet (Édition de sciences humaines et sociales. Le coeur en danger, Presses universitaires de France, 2004. Étude préfacée par Pierre Nora et commandée par le ministère de la Culture et de la Communication)), faisant fi de deux éléments : le succès indéniable de maisons dont le capital symbolique est moins fort que celui de maisons historiques, et le nombre exponentiel du nombre de titres parus dans le domaine.
De même, à ceux qui avaient lancé l’aberrante campagne contre le prêt gratuit en bibliothèque parce que, selon eux, il menaçait l’achat de livres, J.-Y. Mollier répond : quel aveuglement rétrograde de ne pas comprendre que nous profitons tous, autant que nous sommes, du chemin pris par les lecteurs de nos belles et riches bibliothèques soutenues par l’État !
« L’avenir du livre dépend de tous ceux qui l’utilisent », nous rappelle l’introduction de cet ouvrage de  référence, « et le livre est irremplaçable ». Contre toute attente, il n’a pas cédé le pas à l’ordinateur. Les balbutiements de l’e-book aiguisent la curiosité et les ardeurs des plus ambitieux technophiles. Mais si l’analyse macro-économique a tendance à confiner la perception de l’écosystème du livre au registre du militantisme, je ne résiste pas, en guise de provocation, au plaisir de vous faire lire cette phrase d’Anne-Marie Métailié, interrogée sur l’avenir de l’édition en France :
« … Je n’existerais plus s’il n’y avait pas eu la loi Lang sur le prix unique livre. À l’étranger, on me dit : « La France, quel pays extraordinaire ! Les écrivains y sont respectés, il y a des bourses pour eux, des subventions pour aider la traduction… ». Les confrères éditeurs d’Amérique latine m’affirment : « Tu habites au paradis ! » Alors, comment voulez-vous que je sois pessimiste ? »(Lu sur www.editions-metailie.com)

La petite édition en perspective

Naturellement, Bertrand Legendre propose dans Où va le livre ? un résumé de la vaste étude qu’il a menée avec Corinne Abensour, et dont nous avons fait un assez long compte rendu dans le n° 37 de Bourgogne côté livre (B. Legendre et C. Abensour, Regards sur l’édition. Tome I : Les petits éditeurs. Situations et perspectives ; Tome II : Les nouveaux éditeurs (1988-2005), ministère de la Culture et de la Communication, 2007). Nous n’y reviendrons donc que succinctement ici pour souligner quelques uns des paramètres majeurs de cette question : le champ multiforme de la petite édition est mû par la passion et l’engagement, mais, faute de moyens, le nombre de titres annuels se situe en général audessous de 10 ; les lettres et les sciences humaines en sont les principaux domaines de publication. Les maisons créées a minima ne se pérennisent en général qu’à la condition que le projet culturel se double d’un projet d’entreprise qui permette l’éclosion du développement économique, la commercialisation et la diffusion étant évidemment le nerf de la guerre. L’existence, le succès même, de structures de diffusion telles que Harmonia Mundi et Pollen contribuent à assurer la présence de cette « autre » édition dans les librairies françaises.
 
Pour une librairie avec libraires !

De son côté, sous peine d’être malmenée au-delà du seuil de rentabilité économique nécessaire, la librairie a pris le pli. Elle mute, elle s’adapte, elle innove, et devient un acteur résolument moderne dans l’écosystème du livre. Entre industrie et artisanat, entre quantité et qualité, entre merchandising et convivialité, le libraire oscille, disparaît parfois, souvent se transforme. En 1970, 1000 librairies sont visitées par les représentants des structures de diffusion ; en 1990, elles ne sont plus que 500. Depuis 2000, elles doivent faire face à la baisse notoire des ventes et, parallèlement, à l’accroissement de la production éditoriale. Elles se concentrent pour faire face à l’installation désormais incontournable des grandes surfaces spécialisées (Fnac, Virgin, Extrapole) et des rayons livre des hypermarchés (Leclerc). Les chaînes de Libraires du Savoir, Gibert, Plein Ciel ou Le Furet du Nord se taillent une large part du marché à côté des librairies d’éditeurs (Gallimard, Flammarion, Eyrolles). Résultat : en 2007, dans le classement Livres Hebdo des 400 librairies françaises, les 10 premières réalisent 20% du CA total !
Les remises insuffisantes accordées par les diffuseurs-distributeurs, de même que les « offices sauvages », trop formatés, pénalisent les librairies traditionnelles, qui voudraient pouvoir étayer leur offre avec une spécificité de fonds que l’industrie du livre ne leur permet pas d’exercer pleinement. La « super bestsellerisation » du marché écrase la librairie traditionnelle, qui cherche à lutter – pot de terre contre pot de fer – en faveur de la durée de vie du livre en rayon.
Pour faire face, en plus d’une excellente connaissance de la production – toujours croissante, on l’a vu – le libraire doit être un technophile averti : logiciels de gestion de stocks, de comptabilité, de vente et d’achat en ligne. Globalement, la valeur ajoutée du conseil passe désormais par Internet. Et le livre numérique ne manquera pas de poser à son tour son lot de questions à la relation livre/libraire, accentuant cette constatation : la librairie a encore de beaux jours devant elle, à condition qu’elle « fasse mieux que le web », c’est-à-dire qu’elle se concentre sur ce qu’un magasin peut offrir de plus que n’importe quel site : la possibilité de sortir avec son achat dans les mains, et l’animation.
En conclusion, « il est urgent d’appréhender la chaîne du livre (…) non plus seulement du côté de l’édition, mais bien davantage à partir de la commercialisation ». Cette évolution du regard, que Philippe Lane appelle de ses voeux dans ce chapitre de Où va le livre ? a pour objectif de soutenir le maillon le plus fragile de la chaîne, en particulier par l’intermédiaire de la prise de conscience des collectivités territoriales et de l’interprofession, qui ont tout à gagner à préserver ces lieux d’effervescence culturelle et de mise en valeur de la bibliodiversité.

Les pratiques de lecture : le reflet de la transformation des valeurs culturelles

Le sociologue Bernard Lahire faisait il y a 3 ans (La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2004, réédité en poche en 2006) un constat riche d’enseignement : la culture des individus modernes se diversifie et s’ouvre, aux côtés de valeurs culturelles à fort capital symbolique (l’opéra, les humanités, le musée des beaux-arts…), à des formes dites illégitimes (la télévision, le spectacle de rue, le polar…).
Christine Détrez, dans son chapitre consacré à l’analyse des pratiques de lecture, souligne combien le mouvement observé par Bernard Lahire est général : la lecture n’est pas exclusive, elle est cumulative. Si les jeunes Français lisent moins de livres que leurs aînés, ils consomment en revanche beaucoup d’écrits « alternatifs » : Internet, presse, BD… Or le système d’enseignement secondaire français ne cherche pas à promouvoir ces pratiques de lecture, les excluant même, affirmant qu’elles n’ont pas de valeur culturelle, et qu’elles relèveraient de la lecture « ordinaire ». Cette définition bicéphale donnée par l’école (lecture ordinaire, lecture savante) écartèle la lecture entre plaisir et devoir, et surtout entre liberté et contrainte. Le constat est cruel : le déclin de la lecture de livres au lycée apparaît provoqué par le centrement exclusif de la définition de la lecture sur des valeurs patrimoniales, culturelles et savantes. Or ces valeurs sont vécues comme artificielles par la majorité des adolescents. Et le lien est plus lâche qu’on pourrait le penser entre réussite scolaire et lecture : une proportion non négligeable d’élèves en échec déclare lire beaucoup, tandis que de très bons élèves, souvent des garçons en filière scientifique, ne lisent jamais. Outre que la lecture « ordinaire » ne dispense qu’une rentabilité limitée, d’abord sur le plan scolaire, puis sur le marché du travail, il est temps de comprendre que pour plaire, la lecture doit partager cet esprit de modernité que recèlent les pratiques concurrentes (sorties, musique, cinéma, vidéo...).
La lecture actuelle s’inscrit donc dans une mutation profonde, en corrélation avec notre société, qui promeut les savoirs scientifiques et technologiques et fonctionne sous le sceau de la rapidité de transmission des informations… Alors, n’est-il pas étonnant que l’enseignement secondaire, artisan principal de cette transformation de nos valeurs (il y a belle lurette que les filières scientifiques ont la part belle face aux voies de garage que sont devenues les sections littéraires et artistiques), cherche pourtant toujours à cantonner les connaissances livresques dans le domaine des « classiques », se transformant ainsi en organe rétrograde, inapte à transmettre le plaisir de lire ?

Les bibliothèques en prise avec le droit

La question du droit de prêt a engendré entre 1998 et 2003 un conflit sans précédent entre éditeurs et bibliothécaires de lecture publique. La polémique s’est rapidement cristallisée sur deux positions : selon le Syndicat national de l’édition (SNE), privilégiant le point de vue de l’économie du livre, le prêt en bibliothèque devait être payant ; selon l’Association des bibliothécaires français (ABF), au nom du service public, le prêt devait être gratuit. Les  pratiques, elles, étaient assez différentes selon les bibliothèques, mais aussi selon les régions et le type d’usage : emprunt ou consultation sur place. Cherchant à sortir de cette impasse, le rapport Borzeix, commandé en 1998 par le ministère de la Culture et de la Communication pour clarifier ces points, s’est prononcé plutôt en faveur d’une rémunération plus juste de l’auteur et de ses ayants-droits. Ceci a abouti à la loi de 2003 qui a en effet renforcé de manière salutaire et inattendue la protection sociale des auteurs, grâce à un mécanisme de paiement du prêt par les pouvoirs publics en amont du lecteur et géré collectivement par la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia). Cette sortie de crise a été plutôt appréciée de tous les acteurs concernés, mais a laissé des traces. En outre, elle s’est doublée d’une autre problématique qui a accru, à son corps défendant, la culture juridique du bibliothécaire : celle du droit de copie.
Parallèlement, en effet, la question du « photocopillage » s’est posée avec force entre 1995 et 2006. Cette problématique a permis, d’abord avec la mise en place en 1995 d’un organe de collecte des droits de copie (le CFC, Centre français d’exploitation du droit de copie) en faveur des éditeurs, puis en 2001 avec la directive européenne relative à la société de l’information, transposée par la loi du 1er août 2006 relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information (DADVSI), d’opérer en l’espace d’une dizaine d’années un double mouvement : d’une part un rapprochement salutaire à l’intérieur même de l’interprofession (documentation, bibliothèques, archives) ; d’autre part, l’affirmation d’une idée forte et commune aux élus et aux professionnels : la notion de service public en matière d’accès à la lecture.
Ces débats politiques, déontologiques et interprofessionnels, nécessaires preuves de la modernisation de notre système public d’accès à la lecture, auront donc eu une grande vertu, celle de dessiner avec plus de précision les contours du rôle polyvalent du bibliothécaire dans la société actuelle. Médiateur de toujours entre une collection et un usager qui tendent aujourd’hui tous deux à devenir parfois immatériels, ce personnage-clé de l’écosystème du livre est amené, plus que d’autres encore, à relever un défi : faire coexister des modèles d’âges différents.

Et l’auteur dans tout ça ?

La théorie littéraire des années 1960 jusqu’aux années 1980 avait organisé la mort de l’auteur. Mais Barthes et Foucault, disparus dans les années 1980, n’ont pas connu les affres de l’émergence de la société de l’information, qui ont poussé la question de l’auteur dans ses derniers retranchements, pour finalement parvenir à la conclusion agaçante (pour les éditeurs et les supports de presse qui voyaient se dérouler devant eux un tapis d’espérances, et bien souvent pour les internautes eux-mêmes), mais indéniable, selon laquelle, non, définitivement non, l’auteur n’était pas mort. Au contraire. Le numérique a paradoxalement rendu évidente, beaucoup plus qu’auparavant, l’existence du droit d’auteur auprès du grand public, y compris dans l’univers du papier. Certes, l’autorité de l’auteur est mise à mal par l’intelligence collective générée par le web et par l’agrégation de contenus. Ainsi Wikipédia se targue de pouvoir contribuer à la babélisation du savoir sans recourir à la signature – et donc à la validation des connaissances. Il est vrai que nombreux sont ceux qui rêvent de recentrer leur activité d’éditeur (de « fournisseur de contenu ») autour d’un contenu sans auteurs.
Mais honnêtement, que serait notre univers sans auteur ? Doit-on se perdre dans la formule consacrée, simpliste mais répétée à l’envi, de notre société technocrate : l’écrit serait utile ou ne serait pas ? Ce dernier chapitre de Où va le livre ? voudrait traiter de la question de l’auteur à l’orée du XXIe siècle, mais n’interroge que les jurisprudences du droit et leurs conséquences sur les pratiques informatiques, aboutissant à l’apparente dissolution de la catégorie « auteur » au profit des bases de données. Je veux croire que la réalité ne peut être qu’autre : riche de points de vue, de styles, de poésies et de récits dont la principale utilité n’est « que » de nous faire rêver et de nous permettre de découvrir toute la diversité du monde à travers les lignes d’auteurs qui nous sont chers ou ne demandent qu’à le devenir…

Emmanuelle Garcia,
Éditrice




Page précédente La revue du CRL
Centre régional du livre de Bourgogne
Conseil régional de Bourgogne Ministère de la culture et de la communication Bibliothèque nationale de France Fédération interrégionale du livre et de la lecture