L’argent et les mots, Compte rendu de l’ouvrage d’André Schiffrin
Date : 2010-10-05 12:20:38En ce qui concerne les deux secteurs, intimement liés, de l’édition et de la librairie, André Schiffrin1 propose des solutions qui, sans ruiner les finances publiques, s’appuieraient sur des décisions politiques, mais pas nécessairement gouvernementales, où les municipalités et les régions auraient un rôle important à jouer « car en ces temps économiquement difficiles, on ne peut guère attendre grand chose de gouvernements centraux souvent bloqués par leur conservatisme et la réduction de leurs budgets ». En France, l’auteur souligne qu’on ne s’occupe guère d’aider la source de tant de livres importants : la petite édition indépendante alors qu’on commence à envisager les diverses façons d’aider la librairie.
Une interrogation comme une ritournelle : quel est l’avenir de l’édition et celui de la librairie ? Un questionnement : où se dirigent ces secteurs d’activité dans un monde où règne le souci de la rentabilité ? Une évidence : « nous sommes dans une époque de transition, ce que personne ne veut admettre : dans la plupart des domaines de la culture, qu’il s’agisse de musique, de théâtre, de danse et même de cinéma, on admet dans la plupart des pays qu’il faut une aide publique et des structures à but non lucratif. Et aujourd’hui, nous sommes confrontés à un groupe de médias – l’édition et son système de distribution, les journaux, les agences de presse, les radios et télévisions – où les profits ne satisfont plus le secteur privé mais où aucun autre mode de fonctionnement n’est possible. Existe-t-il des solutions alternatives ? Y a-t-il des enseignements à tirer des efforts tentés dans divers pays pour créer de nouveaux modèles ? » Telles sont les questions auxquelles André Schiffrin essaye de répondre pour sauvegarder l’indépendance de l’édition, de la librairie, et plus largement du cinéma et de la presse.
L’édition
En Amérique comme en Europe, les petits éditeurs ont les même difficultés à faire entrer leurs livres dans les systèmes de distribution. Les chaînes françaises et les grandes surfaces demandent des milliers d’euros pour mettre un livre en avant sur leur catalogue, pour le présenter « en tête de gondole » ou « près des caisses ». Pourtant, comme le souligne André Schiffrin, « ce sont les petites maisons qui se lancent dans des traductions difficiles, des essais exigeants, des textes de nouveaux auteurs », mais elles se heurtent à de grandes difficultés, tant pour assurer leur diffusion et leur distribution, que pour parvenir à l’équilibre financier. Pour faire face à ce déséquilibre récurrent, André Schiffrin propose quelques idées concrètes, faciles à mettre en œuvre :
- un statut non lucratif de jure : les petites maisons d’édition sont de facto sans but lucratif, on peut donc trouver avantage à leur donner un statut d’utilité publique qui leur permettrait de ne pas payer d’impôt sur les bénéfices de recevoir des dons déductibles des impôts ;
- le développement de coopératives montées par les travailleurs de l’entreprise ;
- l’hospitalité en terme de locaux : dans les universités par exemple, comme la maison d’édition de Pierre Bourdieu, lancée depuis son bureau du Collège de France, ou encore dans des locaux alloués par les collectivités locales, comme pour les éditions Cheyne à qui la mairie de Chambon-sur-Lignon, en Auvergne, a prêté les locaux d’une école désaffectée ;
- l’aide salariale : parallèlement aux aides à la publication, le Centre national du livre (CNL) pourrait aider les petits éditeurs à payer une partie de leurs salaires, ce qui contribuerait à les stabiliser ;
- l’approche gouvernementale : la Norvège offre un autre modèle en achetant chaque année un certain nombre de volumes qui sont distribués aux bibliothèques ce qui permet de faire connaître des ouvrages nouveaux tout en aidant les éditeurs ;
- un budget spécial alloué aux bibliothèques pour l’acquisition d’ouvrages publiés à faible tirage par les petits éditeurs ;
- une avance sur recettes : sur le même principe que l’industrie cinématographique, les éditeurs pourraient recevoir une avance sur les recettes des ventes en librairie.
La librairie
André Schiffrin aborde le chapitre sur le devenir des librairies indépendantes en analysant ce qui s’est passé aux États- Unis et qui se passera en France si l’on n’y prend pas garde : « En 1945, on comptait à New York 333 librairies, il en existe aujourd’hui 30, chaînes comprises. Il y a moins de vingt ans, l’American Booksellers Association qui défend les intérêts des libraires indépendants comptait 5 200 membres, en 2005 elle n’en avait plus que 1 700 et le chiffre actuel est encore plus bas. La hausse des loyers n’est pas la seule cause de cette chute. L’autre grande explication est qu’aux États-Unis, il n’existe pas [...] de loi Lang ».
À nouveau André Schiffrin propose quelques pistes pour appuyer la librairie indépendante :
- une plus grande coopération entre les bibliothèques et les librairies. Livre et lecture en Bretagne propose par exemple d’installer des comptoirs de vente dans les bibliothèques, qui seraient réservés aux librairies locales ;
- la mise en place du même type d’aide que pour les cinémas d’art et d’essai ou bien que pour les journaux qui reçoivent 700 millions d’euros par an. Une aide qui se monterait à seulement 1% de ce chiffre pourrait être efficace sur le plan national ;
- des aménagements réglementaires qui permettraient aux librairies locales de remporter des marchés publics lancés par les bibliothèques et les écoles.
André Schiffrin insiste également sur le rôle des collectivités locales pour le soutien à la librairie, en s’appuyant sur les exemples de la région Poitou-Charentes qui a consacré ces trois dernières années un budget de 1,5 million d’euros aux librairies indépendantes ou encore de la région Bourgogne qui propose d’importantes subventions pour la création d’une nouvelle librairie indépendante et l’acquisition d’un stock. Les villes, voire même les villages, peuvent également avoir une politique incitative en aidant les librairies indépendantes à payer leurs loyers, d’un montant de plus en plus prohibitif en centre ville.
Dans un contexte mondial caractérisé par la course au profit, l’argent va-t-il l’emporter sur les mots ? Selon André Schiffrin, la réponse dépend de nous, car dans bien des domaines les décisions individuelles restent importantes : « chacun peut choisir de soutenir un journal ou un libraire. Les auteurs peuvent décider de se faire publier par les petites maisons indépendantes, et ceux qui dirigent de telles maisons au prix de grands sacrifices personnels peuvent décider de continuer et d’accroître leurs efforts. Mais le cadre dans lequel ces décisions sont prises dépend de choix politiques. Les gouvernements peuvent prendre le parti de développer leur infrastructure culturelle, comme l’a fait la Norvège. Quand les pouvoirs centraux suivent la politique libérale et favorisent la recherche du profit, les instances régionales, les villes et même les villages peuvent jouer un rôle culturel important ».
Lucide, mais non catastrophiste, optimiste quant à l’avenir, cet ouvrage interpelle avec autant d’interrogations que d’espoirs et de pistes à suivre. Il sonne comme un appel à la vigilance car l’avenir dépend de chacun d’entre nous.
Claire Frange-Duchêne, éditeur
L'argent et les mots
SCHIFFRIN André
Paris : La Fabrique, 2010 – 103 p. – ISBN 9782358720069 – 13 €
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