Internet et la sociabilité littéraire. Compte rendu de l’ouvrage de Jean-Marc Leveratto et Mary Leontsini
Date : 2009-10-21 11:55:50« On lit seul. Mais parler de ses lectures, échanger avec des amis ou des inconnus sur ses émotions littéraires est une activité aussi ancienne que la lecture elle-même. Loin de lui porter ombrage, Internet ne fait qu’enrichir la sociabilité qui se développe spontanément autour du plaisir de lire et lui ouvre de nouveaux territoires. Dans cet ouvrage, qui se veut d’abord une contribution aux recherches sur la sociabilité littéraire, encore peu développées en France, Internet apparaît à la fois comme une ressource documentaire et commerciale qui sert le loisir littéraire offline, comme un lieu où se déploie une florissante sociabilité littéraire online, mais aussi comme un puissant outil d’observation pour le sociologue. » (Mot de l’éditeur)
Le sociologue américain Paul DiMaggio relève, dans un bilan récent des recherches sociologiques sur Internet, que l’étude des usages culturels d’Internet est encore peu développée. Ce constat est particulièrement pertinent en France, où les sociologues commencent seulement à reconnaître le rôle joué par Internet dans la consommation culturelle. Pourtant, Internet est en même temps un instrument de communication – politique, commerciale, sociale, culturelle – et un lieu d’échange entre ses usagers. Il constitue donc un nouveau cadre d’observation des pratiques culturelles que le sociologue doit savoir utiliser, en évitant évidemment la fascination pour la puissance technique de l’objet et la surestimation de son efficacité sociale. Si de nombreux sociologues nous alertent, avec raison, sur les inégalités qui affectent l’accès à Internet – comme à d’autres types d’équipement culturel –, il reste à observer les échanges culturels dont il est le support, afin d’en mieux comprendre la valeur pour les personnes qui s’y investissent. Cette valeur ne se réduit évidemment pas au plaisir d’entrer en contact avec des étrangers, mais s’ancre dans le plaisir procuré par les objets qui motivent l’échange : livres, disques, films, expositions, etc., et que l’échange sur Internet permet de prolonger et de partager.
Pour ce qui concerne la lecture, l’objectif de notre enquête était double. Il s’agissait d’abord de rendre compte des échanges sur Internet et de leurs effets sur l’expérience de la lecture. Mais il s’agissait également de réintégrer cette expérience de la lecture dans les échanges qui lui donnent sens, et qui ne sont pas que des échanges sur Internet (online) mais des échanges dans la vie réelle (offline). Bref, de prendre la mesure exacte de la nouveauté d’Internet en refusant de lui imputer a priori des effets culturels négatifs ou positifs, déduits des caractéristiques sociales dominantes de l’usage d’Internet.
L’enquête a donc pris la forme d’une observation ethnographique de la consommation littéraire, d’une approche qui restitue la parole des personnes, leur propre interprétation du plaisir qu’elles ont retiré des livres qui leur ont plu, et la manière dont elles s’efforcent de communiquer ce plaisir à autrui. Le livre combine l’étude de lieux de sociabilité littéraire traditionnels – groupes de lectures, cafés littéraires, réseaux d’échanges – et l’observation de ces nouveaux lieux de conversation qu’offrent les sites Internet, avis des lecteurs, forums, blogs, sites communautaires.
Il s’ouvre par un chapitre présentant succinctement le contexte socio-technique contemporain qui sert de cadre à l’observation, la normalisation d’Internet d’un côté et la démocratisation du loisir littéraire de l’autre1. Il précise également la notion de sociabilité littéraire et son intérêt pour l’étude de la culture littéraire, comprise comme une action de cultiver le plaisir littéraire qui échappe aux déterminismes sociaux traditionnels (nationalité, classe, sexe, âge…). Internet est particulièrement adapté à cette observation de la sociabilité littéraire, les différentes formes d’échange oral ou écrit, résultant d’une cristallisation sociale d’une passion commune pour la lecture, et qui permettent à chacun d’enrichir son jugement personnel en disputant de la qualité des choses qu’il a lues.
Le deuxième chapitre propose de rétablir la continuité entre la sociabilité littéraire traditionnelle, au sens où elle est héritée d’un passé où Internet n’existait pas, et la sociabilité littéraire en ligne. Il vise à préciser – là encore à travers des études de cas très variées, qui vont d’un groupe de lecture athénien à un café littéraire mosellan – tout à la fois l’économie du don (« je te le prête si tu veux ») qui supporte cette sociabilité, et son lien avec le marché du livre, avec l’achat en librairie. L’opposition systématique entre culture et marché entraîne une vision caricaturale, en France, de la consommation littéraire et du « consommateur ». Suivre le consommateur à la trace, permet, à l’inverse de reconnaître son « devenir-lecteur », c’est-à-dire l’engagement personnel de ce consommateur et l’expertise personnelle qu’il retire de son expérience du marché du livre, sa prise en compte de la qualité littéraire qui justifie, ou ne justifie pas, au cas par cas, le prix du livre (qu’il l’achète ou l’emprunte).
Une fois la notion de sociabilité littéraire et ses différentes configurations contemporaines – le prêt de livre, la conversation littéraire, le groupe de lecture, le café littéraire, la présentation en librairie, etc. – établies, le troisième et le quatrièmechapitre se centrent exclusivement sur l’observation et l’analyse de la sociabilité littéraire numérique, des échanges littéraires sur Internet. Ils sont construits tous deux sur la restitution et le commentaire de « scènes » d’interaction enregistrées. Le parti-pris du chapitre III est tout à la fois de préciser les formes de la communication numérique, d’analyser les sites d’échanges en tant que systèmes d’activité situés, et de rendre compte de la dimension rituelle de l’expression d’émotions littéraires.
Le chapitre IV, consacré aux figures du public, représente l’aboutissement de la démarche, et présente l’aspect le plus innovant de l’enquête. Il s’agit d’analyser la « publication » par les lecteurs de leur opinion littéraire à des fins d’information, de sensibilisation ou de formation du public. Différents dispositifs de jugement sont étudiés, du dispositif du vote en ligne à des fins d’établissement d’un palmarès, au blog littéraire comme dispositif de mise en scène et de communication d’une expérience personnelle de la lecture.
Le souci général de l’ouvrage est donc d’offrir un regard sociologique sur ce qui se passe sur Internet en matière d’échanges entre consommateurs de romans, lecteurs réguliers, qui se contentent d’utiliser les services offerts, ou lecteurs passionnés soucieux de faire partager à autrui leur expertise littéraire. Il vise en même temps à redonner à l’expérience de la lecture toute sa consistance affective et à repeupler le monde littéraire de ses lecteurs « en chair et en os », et de ses petits et grands romans dont tout amateur reconnaîtra les noms.
Jean-Marc Leveratto, Université de Metz
Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information/Centre Pompidou, 2008 – (Études et recherche) – 252 p. – ISBN 9782842461119 – 26 €
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