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Compte rendu de l'ouvrage Le livre : que faire ?, par Michel Lagrange
Date : 2011-06-27 11:30:35
La Fabrique éditions, 2008, 95 p., ISBN 9782913372733, 12€

« À en juger par le nombre de médecins à son chevet, le livre ne se porte décidément pas bien. » C’est par ce constat lucide, et non dépourvu d’humour, que commence l’ouvrage collectif que publient les éditions La Fabrique sous la direction d’Éric Hazan. Alors que l’on peut constater l’inefficacité, ou l’efficacité insuffisante, des mesures actuelles, des colloques, enquêtes, commissions qui se succèdent, c’est au secours du livre indépendant et de la création littéraire digne de ce nom que les différents intervenants vont nous proposer, chacun selon sa spécialité, des réflexions et des solutions pour endiguer l’ambition effrénée du livre industriel et des nouveaux moyens de diffusion.

André Schiffrin, directeur des éditions new-yorkaises The New Press, suggère de nouvelles formes d’édition permettant à de petites structures de ne pas subir les contraintes asphyxiantes des banques et du marché. Il souligne le rôle majeur des petits éditeurs passionnés mais terriblement vulnérables, et des journaux indépendants pour défendre, à leur risque et péril, la liberté d’expression. Les universités, les municipalités pourraient héberger de petites structures éditoriales, que des coopératives de lecteurs soutiendraient, avec l’aide des subventions du gouvernement. L’expérience de Pierre Bourdieu, créateur de la maison d’édition Raisons d’Agir installée dans son bureau du Collège de France, pourrait servir d’exemple de presses universitaires… sans universités.
 
Francis Combes, éditeur du Temps des Cerises, propose une conception du droit d’auteur qui permettrait à l’écrivain de vivre enfin de son travail, à un moment où de nouvelles technologies de communication mettent en péril la propriété intellectuelle même. Alors qu’un écrivain doit s’estimer heureux s’il touche 10% de droits sur le prix public de ses ouvrages vendus, pourquoi ne pas instaurer un pourcentage de droits, même modestes, sur les ventes des ouvrages tombés dans le domaine public de façon que, par exemple, les poètes « classiques » contribuent à l’édition des poètes d’aujourd’hui ? Belle image de la fraternité des créateurs !

Jérôme Vidal, directeur des éditions Amsterdam, souhaiterait que l’on associe les professionnels du livre à la définition des politiques publiques pour mieux répartir et accroître les aides. Il faut repenser radicalement les dispositifs d’aides publiques afin que les éditions et les libraires indépendants soient mieux soutenus par l’État et que le Centre national du livre, indépendant des orientations politiques, étende ses actions à l’espace francophone. Ainsi le rôle de l’État, face à l’évolution des techniques et des moeurs, sera-t-il celui d’un expert, d’un informateur, d’un anticipateur.
 
Roland Alberto, directeur de la librairie L’Odeur du Temps à Marseille, invite les bibliothèques à aider les libraires de quartier, au profit de la littérature de qualité. Le rôle du libraire indépendant est irremplaçable : alors que sévissent les ravages médiatiques, qui privilégient des best-sellers médiocres, c’est-à-dire le quantitatif aux dépens du qualitatif, le vrai libraire lit pour ses clients, reçoit d’eux des conseils de lecture, dialogue avec eux, les oriente. Malgré les coûts exorbitants des loyers en centre ville et des frais d’acheminement des livres, ce métier de gagne-petit peut triompher, par la qualité reconnue de ses services auprès des vrais lecteurs. La librairie authentique demeurera ainsi un lieu de découverte permanente, de rencontres, d’échanges, sans équivalent, à l’abri du bruit et de la fureur médiatiques.
 
Frédéric Salbans, directeur commercial d’Harmonia Mundi pour le livre, démontre la nécessité d’une diffusion indépendante. Le libraire doit s’organiser pour affronter les dangers d’une industrialisation massive de la production et de la diffusion : le groupement, la mutualisation des flux financiers, l’allègement de la comptabilité par des groupements d’intérêt économique, cela constitue un programme de résistance à la dictature du marketing, des offices, de l’hyperproduction malsaine. On peut associer indépendance et rentabilité par une meilleure gestion des commandes, la création d’outils de distribution et de mutualisation communs aux libraires indépendants. C’est en s’adaptant technologiquement et commercialement, au service d’éditeurs singuliers, que les librairies de qualité s’en sortiront.
 
Hélène Korb, bibliothécaire à Gennevilliers propose que les bibliothèques puissent aider les petits éditeurs et les librairies de quartier. On doit envisager une véritable coopération entre bibliothèques, librairies et éditeurs, instaurer une présence réelle des bibliothèques auprès des écoles, des centres de loisirs, des associations… Le bibliothécaire doit demeurer un défenseur du pluralisme de la pensée, de la démocratisation de la culture et de la lecture, et non pas devenir un technocrate gestionnaire. Il doit garder l’équilibre entre la défense de la bonne littérature et les influences médiatiques que subit le public des bibliothèques. Il est là pour conseiller, orienter le public des bibliothèques. Malheureusement, ce n’est pas la formation des bibliothécaires, de plus en plus superficielle et tributaire de l’évolution du monde de l’édition qui leur permettra de remplir correctement cette mission, de rester vigilants à la création contemporaine et aux enjeux de l’édition et de la librairie indépendantes.
 
Joël Faucillon, fondateur de Lekti-écriture, une association qui offre sur Internet un espace à plus de cinquante éditeurs indépendants, étudie l’impact d’Internet et des nouvelles technologies au service de l’indépendance du livre. Il s’agit d’éviter de transformer ce monde des professionnels du livre en un ensemble d’ingénieurs informaticiens et de manutentionnaires. On peut reconnaître le mérite d’Internet qui rend accessibles la littérature et le savoir contemporain au plus grand nombre, surtout là où le livre est peu présent. Mais on peut craindre l’excès d’informations non assimilées, la priorité accordée aux recettes publicitaires, donc aux grands groupes éditoriaux qui marginalisent les sites soucieux du livre. Puissent les arts de marché ne pas oblitérer les perspectives culturelles ! Face à la puissance des sociétés de la nouvelle économie, les libraires doivent mutualiser les outils nécessaires à la création de leurs sites de libraires indépendants en ligne, s’associer, se structurer, inventer leurs propres modèles, c’est-à-dire transposer les vertus de leur profession – connaissance des fonds, rôle de conseil, navigations transversales…– sur Internet. Afin qu’ils demeurent des passeurs de culture, facilitant la circulation du savoir de qualité, opposant la notion de « bien commun » culturel aux risques de marchandisation du savoir. Tels seraient les bienfaits d’une véritable indépendance qualitative.
 
Comme on le voit à la lecture de cet ouvrage collectif, dont le mérite est de donner la parole aux différents acteurs des métiers du livre, le pessimisme larmoyant à la mode n’est pas d’actualité. On a parfois l’impression qu’il faudrait peu de choses pour que le monde de la création littéraire se porte mieux. Peutêtre que ces médecins qui se penchent sur le sort du livre ont des solutions vitales? Pèchent-ils par optimisme ? Peuvent-ils être entendus, au milieu d’une véritable et tonitruante révolution culturelle ? Quels sont les pouvoirs d’une médecine douce, quand l’organisme entier se détériore ? À moins de recourir à une chirurgie plus radicale, le livre en son état actuel peut-il espérer vivre longtemps ? Cet ouvrage en tous les cas nous donne confiance. Ce n’est pas si mal, dans le climat de morosité et d’inquiétude actuelles !

Michel Lagrange




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