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Compte rendu de l’ouvrage de Nathalie Heinich : Être écrivain, création et identité, par Claire Frange-Duchêne
Date : 2009-11-04 12:15:42

La Découverte, 2000 – 368 p. – ISBN 2707133264 – 28,50 €

Dans Être écrivain, Nathalie Heinich explore, en sociologue, les multiples facettes de celui qui a choisi de mener une existence littéraire : « S’interroger sur l’identité d’écrivain, c’est comprendre à quelles conditions un sujet peut dire : je suis écrivain, ce qu’il entend par là, et ce qui lui permet d’être entendu correctement, sans trop de malentendus, par autrui. » Cette enquête très fouillée menée auprès d’une trentaine de romanciers, poètes, auteurs de théâtre nous permet d’appréhender l’identité de l’auteur dans sa diversité.

Qu’est-ce qu’un auteur ? Bien que les écrivains soient l’objet d’une grande attention publique, force est de constater qu’on les connaît en réalité très mal. Les écrivains ne sont pas des travailleurs comme les autres. Leur valeur dépend de la reconnaissance par le public et les instances spécialisées.

Être écrivain s’attache non pas à comprendre « pourquoi » un auteur écrit, mais « comment », en explicitant la relation de l’écrivain avec les autres, non seulement les personnes vivantes qui l’entourent – proches, pairs, éditeurs, critiques, lecteurs – mais aussi ceux qui l’ont précédé – ces grands écrivains qui forment la tradition dont on se nourrit ou que l’on cherche à dépasser.

Auteurs à succès ou inconnus, certains vivent de leur plume, d’autres sont habitués aux tirages confidentiels. C’est à travers les thèmes de la subsistance matérielle et de l’engagement dans l’écriture, de la solitude et des liens avec autrui, de l’inspiration et de la publication, des modèles de vie et de la présentation de soi, que Nathalie Heinich tente de dégager la spécificité de l’écriture, et de la création en général, dans la tradition d’une « sociologie compréhensive ».

La problématique identitaire

Le « métier d’écrivain » a longtemps été considéré comme une contradiction dans les termes. De nombreux obstacles se sont en effet toujours opposés à ce que la figure emblématique de l’intellectuel soit dotée d’un statut professionnel. Comment concilier en effet une définition juridique fondée sur les revenus et une définition symbolique liée à la reconnaissance des pairs ? La vocation est-elle compatible avec l’enjeu économique ?
Cette contradiction apparaissait d’autant plus flagrante que l’écriture n’était que rarement la garantie de revenus suffisants, elle consistait (et consiste toujours) le plus souvent en une activité seconde, voire annexe. Et, comme le souligne le rapport Livre 2010, à ce paradoxe fondamental, il faut ajouter le fait que cette « profession », parmi les plus individualistes qui soient, ne requiert aucune formation préalable : ni diplômes, comme pour les professions libérales ou les enseignants, ni apprentissage, comme pour les artistes.

Une méthode rigoureuse

Le guide des entretiens de Nathalie Heinich consiste à interroger de façon anonyme, si possible à leur domicile, des écrivains formant un échantillon contrasté, c’est-à-dire choisis de façon à faire varier au maximum les caractéristiques de sexe, âge, lieu de résidence, genre pratiqué, nombre de publications, degré de notoriété, exercice de l’écriture exclusif ou associé à un second métier, recours aux aides publiques. La qualité de l’œuvre, autrement dit « l’importance littéraire » de l’écrivain, a été d’emblée exclue. Il ne s’agit pas de prendre en compte la qualité de l’oeuvre des écrivains interrogés, l’authenticité ni la valeur de leur écriture : les mauvais écrivains ont droit dans cet ouvrage à la parole, au même titre que les bons.
Le guide d’entretiens porte sur le rapport au statut – représentations associées au mot « écrivain » – et au milieu littéraire – pairs, éditeurs, critiques –, autres activités, genres littéraires, récit de la première publication, rapport à l’écriture – description des moments forts, régularité –, rapport à autrui – famille, entourage, activités associatives, lecteurs, publics –, expérience de l’incertitude et de la projection dans l’avenir.

Il ne s’agit donc pas de trancher entre l’art d’écrire et la profession d’écrivain, il s’agit de comprendre la coexistence de ces deux pôles que tout oppose : l’art et la profession. C’est toujours avec cette première question : « Quand on vous demande ce que vous faites dans la vie, qu’est-ce que vous répondez ? » que Nathalie Heinich déroule plusieurs cas de figures particulièrement typés pour arriver à une reconstitution analytique de l’univers de l’écrivain :

Le romancier à succès
Le compromis entre l’art ou l’argent : le sacrifice de l’oeuvre.


Tout droit sorti de Sciences-Po, cet auteur investit son activité d’écrivain selon des dispositions proches du monde de l’entreprise. Ainsi il n’hésite pas à faire état de son admiration pour un modèle entrepreneurial qu’il partage avec ses plus proches amis, lesquels « montent des boîtes ». Il partage aussi avec eux ses horaires : « au fond j’ai des horaires de bureau... », son vocabulaire : « elle m’a ouvert un crédit, dit-il de sa directrice littéraire », la rentabilité immédiate de son activité littéraire : « j’ai toujours vécu de ma plume », ainsi que ce caractère « entreprenant » qui permet d’associer à l’« entreprise » littéraire des termes tels que « affaire », « projet », « travail », « aventure », « attaque » : « j’ai vraiment envie de m’attaquer à tout ! Toutes les formes, sauf je crois, la poésie ».

L’auteur de théâtre engagé
Le compromis entre l’unicité et la multiplicité

Ici, l’auteur d’origine ouvrière n’a jamais abandonné son atelier d’artisan, même au temps de ses plus grands succès. Il défend son métier comme un gage de liberté politique : « J’ai toujours été un homme assez politique et j’ai toujours su, même avant que j’écrive, pour avoir lu certains auteurs, que si vous avez des idées un peu trop violentes, on ne va pas vous ouvrir les portes pour les faire passer... et puis pour être libre de dire ce que je veux, il vaut mieux être assuré d’un autre côté et ne pas compter sur ça pour vivre. C’est surtout ça le point principal. Il faut que ce soit un plaisir d’écrire. Si ce n’est pas un plaisir, si c’est du travail, autant faire autre chose ».

Le polygraphe
L’enjeu identitaire

Cet écrivain a la particularité de cumuler plusieurs compromis : compromis sur le temps – il est enseignant en lettres – qui lui permet de mener une oeuvre poétique. Compromis sur la pureté, par l’exercice de fonctions éditoriales – il anime des revues de poésie – et la participation à des adaptations télévisées. Compromis sur l’oeuvre, par la production sur commande, en tant que « nègre », d’ouvrages pratiques ou érotiques. Ce professeur-écrivain, comme il aime à se qualifier, précise : « J’écris. Je vis et j’écris. Mais je dis bien “je vis et j’écris”, et non pas “je vis en écrivant” ou “je vis pour écrire”. Je veux dire par là que s’il y a pour moi une interaction entre les deux, l’écriture ne doit pas empêcher de vivre. Parce que je sais qu’il y a un certain nombre d’écrivains qui font le sacrifice de leur vie au profit de leur oeuvre, mais moi, ça ne m’intéresse pas. J’aime la vie sous toutes ses formes, et j’entends vivre. Et écrire ».

Le partisan
Une activité totale

Toute la vie de ce poète a été vouée à la « défense et illustration » de cette cause qu’est la littérature, la « langue française », érigée en valeur menacée : « si nous perdons la langue française, nous perdons l’allemand, l’italien, l’anglais, l’espagnol en même temps, alors tout va devenir absent ». Le livre érigé en objet sacré : « la transmission sacrée du livre », ou encore la « parole », le « verbe », la « culture ». Et comme toutes les grandes causes, celle-ci a eu ses combattants et ses martyrs : « Tant d’écrivains sont morts dans les camps à cause de la parole, à cause du verbe, à cause de quelques mots, du tract qui a été distribué... ». Ainsi son dévouement à la littérature relève-t-il moins de la dévotion solitaire du moine que du combat mené par un petit groupe ou parfois, une grande équipe. Le « nous » revient comme un leitmotiv dans l’entretien, contre la menace informelle d’un « eux » incarné dans les différentes figures du commerce du livre : les représentants qui font la tournée des éditeurs, le mercantilisme éditorial, l’internationalisme marchand, et toutes les formes de prostitution de la littérature. Dans cette lutte des petits, investis des valeurs les plus hautes, contre les gros menaçant ces valeurs, se rejoignent deux grands principes du militantisme : le bénévolat et la clandestinité.

Le romanichel
Singularité et singularisation

Être artiste et poète à la fois n’est que l’une des multiples façons dont cet homme, retranché au fond des montagnes, s’exerce à brouiller les repères qui permettraient de le situer. Amateur de paradoxes : « il y a trop de gens qui écrivent des livres, de toutes façons, et trop qui n’en écrivent pas aussi ». Il se démarque d’emblée d’une conception sacralisée de l’écriture, en faisant de sa propre personne un démenti en actes de l’image romantique du créateur voué à son art par une authentique nécessité intérieure : venu « par hasard » à l’écriture, sans autre ambition que de « ne rien faire », écrivant « parce que je ne sais pas quoi faire », publiant « un peu n’importe quoi » et résumant son travail à « presque rien ». Cette désinvolture affichée ne l’empêche pourtant pas d’élever l’écriture au rang d’une authentique conquête de soi, pratiquée dès l’adolescence « pour essayer de se retrouver soi-même, s’équilibrer, pouvoir continuer à vivre et ne pas attraper toutes les maladies du monde avec un tel vide ». Une véritable expérience des limites.

Le traducteur
Façon de se dire écrivain

« La traduction, c’est une création ». L’auteur ici entretient un rapport particulièrement fort avec l’univers de la traduction : « Imaginez Borges écrivant ses contes dans l’anonymat presque total : est-ce qu’il pouvait se dire un jour qu’il allait être traduit ? ». Ici la relation à l’écriture privilégie « la musique », le travail « sur les mots » plutôt que le fait de raconter une histoire. Cette fonction de traducteur chez cet auteur exprime l’essence même de la littérature en ce qu’elle a de plus haut, puisqu’il s’agit bien par l’écriture de « traduire son âme ».

Ces portraits, analysés sociologiquement par Nathalie Heinich, aux côtés de ceux d’auteurs célèbres comme Kafka, Blanchot, Ramuz, Amiel, Pessoa, Doubrovsky, Debray, Rimbaud, etc. fournissent le matériau de cette enquête sur l’identité de l’écrivain qui se construit dans un va-et-vient entre des images collectives et des expériences individuelles, entre la conscience d’appartenir à un « monde », sinon à un « milieu », et le sentiment d’y occuper une place unique : contradiction plus manifeste encore dans les univers fortement singularisés, où la réussite se mesure à la capacité de sortir – plus ou moins durablement – de l’anonymat. Chez les créateurs, et les écrivains en particulier, la tension est constante entre les valeurs du monde ordinaire – gagner sa vie, être un citoyen responsable, jouir d’une socialisation satisfaisante – et les valeurs du monde littéraire – se consacrer à l’écriture, devenir un auteur hors du commun, sacrifier le confort personnel à l’accomplissement d’une oeuvre. D’où la multiplicité des modes de réalisation de soi comme écrivain, qui dessine cet « espace des possibles » complexe, où se côtoient des valeurs, des représentations, et de comportements très divers.

On le voit bien, « la professionnalisation reste d’autant plus complexe qu’à mesure du développement du marché du livre, l’écrivain de vocation essaiera de définir sa place face à deux figures qu’il rejette simultanément, celle de l’amateur et celle du mercenaire. Il veut être à la fois considéré juridiquement et professionnellement quand il tire des revenus de sa plume, mais il ne veut pas être en même temps soumis à la loi du marché et demande qu’on lui reconnaisse une autonomie fondée sur une éthique du désintéressement », comme le souligne le rapport Livre 2010.

Nathalie Heinich, sociologue, chercheur au CNRS, est notamment l’auteur de La gloire de Van Gogh (Minuit, 1991), Du peintre à l’artiste (Minuit, 1993), États de femme (Gallimard, 1996), La sociologie de Norbert Elias (La Découverte, 1997, 2002), Le triple jeu de l’art contemporain (Minuit, 1998), Ce que l’art fait à la sociologie (Minuit, 1998), L’épreuve de la grandeur (La Découverte, 1999) et La sociologie de l’art (La Découverte, 2001, 2004).

Claire Frange-Duchêne
Directrice des éditions Spiralinthe




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